Source: Telos-eu.com/fr 24 avril 2025
Pour la France, pour l’Europe, la nouvelle posture américaine pose la vertigineuse question du remplacement des Etats-Unis après trente années de dividendes de la paix. Aujourd’hui notre sécurité ne repose plus sur un dispositif transatlantique solide, mais plutôt sur l’incapacité de notre adversaire russe à constituer une menace conventionnelle à l’échelle d’un continent. Il serait très imprudent de considérer cette situation comme acquise. Rien ne nous garantit que le potentiel offensif de la Russie ne va pas croitre dramatiquement dans les années qui viennent. La France et l’Europe doivent donc réagir rapidement en se souvenant que l’inertie des mesures en matière de défense se mesure en plusieurs années. La fiabilité de l’OTAN comme instrument de couplage transatlantique de sécurité est durablement entamée, l’Union Européenne n’est pas outillée pour faire face à la situation. Les États membres ont des armées nationales solides, mais dont aucune n’est capable de résoudre seule le problème. Alors, comment faire ? En donnant à une coalition d’Européens des moyens et des objectifs adaptés à la situation.
Au-delà des limites intrinsèques de l’article 5, l’architecture de sécurité transatlantique de l’OTAN repose non seulement sur la contribution en troupes et en capacités de l’armée des États-Unis, mais aussi sur des mécanismes complexes de planification et de conduite de forces indispensables à la coordination d’armées nationales sur un théâtre d’opérations. L’OTAN est une excellente machine à faire agir ensemble des armées nationales. Ce dispositif repose très largement sur des effectifs américains. Un retrait américain nous priverait d’un allié qui représente non seulement à lui seul les deux tiers des dépenses militaires des 32 membres de l’Alliance Atlantique, mais qui est aussi au cœur de la machine complexe et sophistiquée de coordination des armées alliées. C’est le résultat de trente ans de développement des capacités militaires de l’Union Européenne « sans duplication inutile ».
L’Union Européenne de son côté fait ce qu’elle sait faire et elle fait plutôt vite et bien : tenter d’organiser un consensus de l’Union sur le moyen de financer l’effort de défense des États membres. Mais ne demandons pas à l’Union ce qu’elle ne sait pas faire. La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) n’a pas du tout été conçue pour remplir des missions de défense territoriale, mais des missions de maintien de la paix, de prévention des conflits et de renforcement de la sécurité internationale. L’article 42-7 du traité sur l’Union européenne énonce bien un principe de solidarité plus fort que l’article 5 du traité de Washington, mais la mise en œuvre de ce principe ne repose sur aucune structure européenne de planification ou de commandement à l’échelle d’un conflit de haute intensité. la France n’a jamais cessé de plaider pour que l’Europe se dote des structures nécessaires « là où l’Alliance en tant que telle n’est pas engagée ». Mais nos partenaires nous ont toujours opposé le principe « d’absence de duplication inutile ».
Le traité de l’Union européenne ne prévoit pas de structures de défense européenne, ou plutôt il ne fait que les prévoir (Article 42.2 du Traité sur l’Union Européenne). Vaste tâche, qui sera peut-être accomplie un jour, mais qui ne se situe pas du tout dans l’échelle de temps de réaction que les événements nous imposent. Ne reprochons pas à l’Union Européenne de ne pas savoir accomplir les missions que l’on ne lui a pas données.
Sommes-nous nus pour autant ?
Non, si nous sommes agiles, rapides et réalistes. Le sort de l’Ukraine est aujourd’hui la question centrale et urgente. Nous sommes résolument engagés dans la poursuite du soutien apporté à l’armée ukrainienne pour résister à l’agression russe. Sommes-nous capables de remplacer l’aide militaire américaine apportée à l’Ukraine ? Probablement pas dans toutes ses dimensions, mais nous lui offrons un soutien décisif qui s’accroit. L’Union européenne tient par ailleurs bon sur le maintien des sanctions contre la Russie. Cette constance dans le soutien à l’Ukraine sert nos valeurs et nos intérêts. Nous ne devons pas relâcher notre effort. Pour la suite, une démarche consistant à réunir autour de la France et du Royaume-Uni une coalition des volontaires est adaptée et pragmatique. Mais faut-il la consacrer à une « force de réassurance » stationnée en Ukraine ? Si l’on a bien compris, cette force serait déployée sur un certain nombre de sites-clés dans le cadre d’un cessez le feu contrôlé par une opération de maintien de la paix des Nations Unies. Cette démarche présente de nombreux inconvénients. Elle consiste à participer à la mise en place d’un accord auquel nous ne sommes pas associés, probablement dans l’espoir d’obtenir une voix au chapitre. La perspective d’un tel accord est très incertaine. Elle est fondée sur le principe de déploiement au sol qui est précisément celui qui suscite les plus fortes réticences de la part de nos partenaires. Enfin, la mission de force de réassurance n’est pas claire : elle donne l’initiative à l’adversaire qui peut décider ou non de la provoquer ou de l’attaquer au moment qui lui convient. Si cette force de réassurance est attaquée, quelle sera notre réaction, avec quels moyens ? Il faut être rapidement en mesure de répondre à cette question si nous voulons vraiment dissuader la Russie d’attaquer l’Europe.
Les Européens ont des moyens militaires conventionnels largement supérieurs à la Russie : les six pays de l’Union les plus peuplés disposent d’un million d’hommes contre 850 000 en Russie. Leurs dépenses annuelles, avant la mobilisation de ces derniers mois, approchaient les 300 milliards contre 110 pour la Russie. Mais on ne peut pas simplement additionner les forces d’armées nationales juxtaposées, il faut organiser, au-delà de l’interopérabilité, une complémentarité qui respecte la souveraineté de chacun.
La réponse est la mise sur pied d’une coalition.
C’est ce que nous ferions si un État membre de l’Union européenne était directement attaqué. Ce que nous ferions dans l’urgence demain, faisons-le tout de suite dans l’exigence. Une coalition se constitue à partir de la conception commune d’une mission.
Définir un organe politique de décision. Cet organe comprendrait évidemment les dirigeants des Etats membres de la coalition ou leurs représentants directs. La question du périmètre de la coalition serait posée. Il faudrait arbitrer entre le nombre nécessaire et l’agilité.
Se doter d’une capacité de planification opérationnelle et de conduite de force. À juste titre, les armées ont besoin d’agir dans un cadre rigoureux et précis. La chaîne de commandement militaire doit être claire et sans ambigüité. Elle doit mettre en œuvre un plan opérationnel qui est la référence commune. C’est un chantier considérable.
Organiser une conférence de génération de force. C’est la conférence au cours de laquelle chaque nation membre de la coalition s’engage à apporter une contribution aux besoins définis par le commandant militaire en fonction des plans décidés.
La France et le Royaume-Uni ont vocation à constituer le premier noyau de cette coalition, parce qu’ils en ont la culture et les capacités. Il faut rapidement élargir ce cercle à ceux qui sont fiables et disposent de moyens au premier rang desquels l’Allemagne. Une coalition bien conçue attire très vite des candidatures.
Jouons notre rôle mais sans arrogance. Il ne s’agit pas de remplacer l’OTAN mais de savoir agir sans elle si c’est nécessaire. Rassurons nos alliés sur le fait qu’une coalition se fait dans le strict respect de la souveraineté de chacun de ses membres. Nous avons devant nous quelques années avant que nos ennemis puissent constituer une véritable menace armée conventionnelle. Préparer sérieusement la défense de l’Europe est le meilleur moyen de les en dissuader.
Jean Albron est le pseudonyme d’un ancien diplomate de haut rang à l’Élysée et au ministère des Affaires étrangères.

